L'Association des médecins gays
De la conquête de la parole aux difficultés de dire
Depuis 1980, l'Association des médecins gays informe et écoute le public homosexuel, et témoigne du malaise persistant d'une partie de la population gay dans ses rapports avec le corps médical.
La naissance de l'Association des médecins gays (AMG) s'inscrit dans le mouvement de libération des homosexuels. Une quinzaine de médecins et d'étudiants en médecine, homosexuels, désireux de rompre leur isolement et de partager leurs expériences, se regroupent au cours de l'hiver 1979-80, sur l'initiative du docteur Claude Lejeune. Leurs réflexions portent sur les carences d'un corps médical réactionnaire dans le domaine de la santé gaie, sa méconnaissance des pathologies spécifiques liées aux pratiques homosexuelles, ainsi que sur l'existence de comportements stigmatisants de certains médecins face au patient gay. De ces constats naît leur volonté d'agir, aussi bien en direction du monde médical que du public homosexuel, lui-même sous-informé.
Prise de parole
Avec la publication en 1980, dans Le Quotidien du Médecin, d'une enquête portant sur « Les attitudes du médecin face au patient homosexuel », ils parviennent à faire surgir la question gaie dans la presse médicale. « L'impact symbolique fut très important, explique Claude Lejeune, alors président de l'association. Cela nous a permis de nous montrer à visage découvert et à d'autres médecins de se manifester à notre groupe. »
Le docteur Lejeune écrit alors, depuis 1979, des articles dans la rubrique santé du mensuel homosexuel Gai Pied. « Mais c'était insuffisant, raconte-t-il, et il nous a paru nécessaire de créer un lieu d'information sur la santé destiné au public homosexuel. » Dans cet objectif, il installe au printemps 1981 une permanence téléphonique dans les locaux de Gai Pied, immédiatement submergée par les appels de gays insatisfaits de leur relation avec leur
médecin.
Le groupe de travail se transforme en association en juin 1981 et se donne pour mission officielle d'« informer le corps médical et paramédical ainsi que la communauté homosexuelle des interrelations santé-homosexualité ». L'AMG est, sur le plan historique, la première association de médecins gais au monde.
Ses effectifs vont très rapidement augmenter, pour atteindre 200 membres au milieu des années 80 (elle compte aujourd'hui entre 180 et 190 adhérents dans toute la France). Reposant dès sa fondation sur le principe de la représentation pluridisciplinaire, l'association regroupe des praticiens issus de toutes les spécialités : généralistes, dermatologues, psychologues, urologues, etc.
Quasiment absentes au départ, les praticiennes sont aujourd'hui un peu plus nombreuses. « Elles ont toujours été les bienvenues, précise Claude Lejeune. Nous avons essayé tant bien que mal de faire venir plus de femmes, mais l'homosexualité féminine a ses propres problématiques. » Le public lesbien s'adresse également rarement à l'AMG, qui touche ainsi depuis 25 ans une population quasi exclusivement masculine.
Côté financier, l'association fonctionne avec les cotisations de ses adhérents afin d'assurer son indépendance vis-à-vis de l'industrie pharmaceutique.
Rapidement confrontés au sida, les médecins de l'AMG seront logiquement les premiers, en 1982, à organiser en France un séminaire sur la nouvelle infection (1). Les années qui suivent voient la création des associations de lutte contre le sida, qui occuperont désormais le devant de la scène, reléguant l'AMG au second plan. D'illustres militants d'Aides et d'Arcat, tel Jean-Florian Mettetal, ou encore le fondateur de Vaincre Le sida, Patrice Meyer, ont fait partie de l'Association des médecins gais. Celle-ci va poursuivre son action en direction du corps médical, en organisant régulièrement des réunions thématiques qui regroupent des spécialistes et abordent des sujets comme le transsexualisme, les IST, des thèmes médicopsychologiques (2), etc. Dans les premières années, elle organisera également quelques colloques de formation des médecins sur la question homosexuelle.
Information et écoute
L'AMG a multiplié les actions d'information en direction du public homosexuel, avec notamment, à partir de 1983, la diffusion gratuite d'un petit lexique des incidents liés à la santé, « Gais à votre santé ». Publié avec l'aide du SNEG (3), ce guide en est aujourd'hui à sa huitième édition.
Dans les années 90, l'association met en place un Point Santé au Centre gai et lesbien de Paris (4), couplé avec une permanence téléphonique. Des groupes de parole pour séropositifs s'y tiennent durant trois ou quatre ans puis cessent faute de demandes.
Parallèlement, l'AMG installe un point d'information et d'écoute dans un haut lieu de consommation sexuelle, le sauna, tout d'abord au sein de l'établissement IDM, puis à l'Univers Gym, où elle touche un public beaucoup plus jeune. « Ça a bien marché, commente Claude Lejeune, nous étions même surpris par l'ampleur du succès. » Mais l'expérience a pris fin l'an dernier, lorsque le sauna a brûlé.
Enfin, depuis 25 ans et sans interruption, les médecins de l'AMG sont à l'écoute des gays, par le biais de permanences téléphoniques bi-hebdomadaires (5), dont le noyau dur se compose de 20 à 30 médecins, tous parisiens. Aucun profil particulier ne se dégage des appels. La permanence de santé générale en reçoit une quinzaine par soirée depuis quinze ans, contre 30 à 40 à ses débuts. Cette baisse des appels s'accompagne d'une évolution des demandes : « Il n'y a plus beaucoup de demandes d'informations, regrette Claude Lejeune. Auparavant, 70 à 80 % des appels concernaient un besoin de renseignements, principalement sur les IST ». A noter que le sida n'a jamais été au centre des questions, même au plus fort de l'épidémie, en raison de la création rapide d'associations spécialisées. « Ce changement s'explique par la multiplication des sources d'information et particulièrement Internet. Depuis un peu moins de dix ans, nous sommes devenus essentiellement des pourvoyeurs d'adresses de médecins gais. » Les personnes qui le demandent sont alors orientées vers des praticiens qui, un peu partout en France, font partie du réseau de l'AMG. « On peut s'interroger sur la volonté d'avoir un médecin homosexuel en 2007…, confie le président de l'AMG. Ça n'a plus le même sens qu'en 1981. »
Une garantie de non-homophobie
Malgré l'évolution indéniable du corps médical, la persistance de cette demande témoigne du malaise d'une partie de la population gaie, de sa difficulté à parler librement avec un médecin hétérosexuel de sa sexualité et des problèmes d'ordre biologique ou psychoaffectif qui y sont liés, de son sentiment d'être parfois insuffisamment écoutée. Elle pose également la question de la formation du corps médical, de sa sensibilisation aux spécificités de la santé gaie, sans doute toujours insuffisantes. Or l'on sait qu'une relation de qualité entre un patient et son médecin permet une écoute attentive, essentielle pour une prévention efficace et une bonne prise en charge.
Le groupe psy de l'AMG – environ 25 % des membres – a créé il y a trois ans sa propre permanence (6). Philippe Pariente, psychothérapeute comportementaliste, explique les raisons de ce projet : « Nous voulions prendre en compte les besoins particuliers des personnes qui téléphonent pour des raisons psychologiques, souvent liées à de grandes souffrances. Il était nécessaire d'y consacrer un temps spécifique. On nous appelle pour différentes raisons, souvent pour des angoisses ponctuelles. Mais aussi pour des angoisses particulières qui peuvent alors nécessiter des réorientations ». Les problèmes abordés ont majoritairement trait aux difficultés à vivre son homosexualité. La demande éventuelle d'un psy homosexuel traduit moins, selon Philippe Pariente, le désir de quelqu'un « comme soi » que le besoin d'une garantie de non-homophobie : « Nous les orientons vers des thérapeutes ouverts sur la question des homosexualités. Il peut s'agir d'hétérosexuels comme de gays, suivant notre carnet d'adresses. Et pas systématiquement vers un cabinet libéral, il nous arrive fréquemment d'orienter vers des Centres médicaux psychologiques. Le plus important étant de faire passer le message de la non-homophobie du thérapeute ».
En revendiquant la prise en compte de la parole du patient homosexuel par le corps médical, l'AMG a contribué à l'instauration de relations plus ouvertes et plus équilibrées entre le patient gay et son médecin. Mais le dialogue peut s'avérer encore parfois difficile…
Murielle Collet
(1) Colloque sur le sida des 24 et 25 avril 1982 à Paris, autour de deux thèmes : « Les maladies sexuellement transmissibles » et « Le sarcome de Kaposi - Déficit immunitaire et homosexualité ». Un deuxième colloque sur le sida sera organisé par l'AMG à Paris les 19 et 20 avril 1983 sur le thème « Bilan sur le sida ».
(2) Exemples de colloques organisés par l'AMG : 1984 : L'anus : de l'éros au pathos. 1990 : Sexologie et homosexualités. 1996 : Le désir d'enfant chez l'homosexuel(le).
(3) Syndicat national des entreprises gaies.
(4) Le Point Santé mis en place par l'AMG n'existe plus. L'association a conservé au CGL une adresse postale.
(5) Plus de renseignements sur : www.medecins-gays.org
(6) Outre cette permanence, le groupe psy de l'AMG organise des réunions d'échanges et de débats, « Regards sur la Pratique », à laquelle sont conviés des professionnels et des associations.
Mise à jour le 04/03/2011.